Premier film de Cassavetes, « Shadows » est aussi l’un des premiers films américains indépendants, riche d’une remarquable liberté de ton et de style.

Shadows (1959)

Réalisé par John Cassavetes

Ecrit par John Cassavetes (en partie improvisé)

Avec Ben Carruthers, Lelia Goldoni, Hugh Hurd,…

Directeur de la photographie : Erich Kollmar / Montage : John Cassavetes et Maurice McEndree / Musique : Charles Mingus et Shafi Hadi

Produit par Maurice McEndree pour Lion International

Drame

81mn

USA

Benny, Hugh et Lélia sont frères et soeur et partagent à New York le même appartement. Alors que Benny passe ses journées dans les rues et les bars, Hugh tente de faire carrière comme chanteur de jazz. Lélia sort avec un écrivain, mais leur relation est platonique. Tous trois veulent aussi aimer et être aimés…

ShadowsBenny est trompetiste de jazz mais il passe son temps à zoner dans la rue et dans les bars avec deux de ses amis. Il va rejoindre son frère Hugh, un chanteur de jazz au style vieillot, pour récupérer 20 dollars. Hugh est en pleine discussion pour un contrat. Il doit introduire un spectacle de danseuses, mais il rechigne. Il finit par accepter le contrat sous la pression de son agent. Pendant ce temps, leur soeur Lelia se retrouve prisonnière dans une relation stérile avec un intellectuel blanc plus agé qui veut faire d’elle une écrivaine.

« Shadows » est une merveilleuse capsule temporelle sur le New York de la fin des années 50. Cassavettes adopte un ton libre et en apparence improvisé pour conduire son histoire de ces deux frères et leur soeur en quête d’amour (Lelia), de reconnaissance (Hugh) et de sens à son existence (Ben). Cassavettes, aidé par ses acteurs, donne une vraie présence à ces personnages. La musique de Charles Mingus et Shafi Hadi est bien entendu la cerise sur le gateau.

Ce premier film de Cassavetes a connu une histoire assez mouvementée avant d’atteindre nos écrans, et c’est d’autant plus étonnant que « Shadows » est remarquablement abouti pour une première oeuvre. Au début, le projet de film est né d’un exercice initié dans un atelier de formation pour les acteurs lancé par Cassavetes avec Burt Lane afin de contrer la méthode de l’Actor’s Studio qui dominait alors New York. Décidé à en faire un film, Cassavetes, en pleine tournée de promotion pour « Edge of the City », un film noir de Martin Ritt dont il partage l’affiche avec Sidney Poitier, lance à la radio en février 1957 le défi qu’il peut faire un meilleur film que Ritt. Après avoir pitché le scénario de « Shadows » aux auditeurs, il reçoit dans les jours suivants des dons qui vont lui permettre d’amasser 2000 dollars avec le renfort de plusieurs amis. Autant de soutiens qui vont lui permettre de se lancer dans ce projet un peu fou.

Il embauche la cameraman Erich Kullmar et commence aussitôt le tournage avec des amis comme assistants et les acteurs de son atelier sur un mode d’improvisation en s’appuyant sur un canevas qu’il a fourni aux acteurs. L’équipe tourne sans autorisation, Kullmar équipé d’une caméra 16mm et le son étant enregistré à part sur cassette, sans qu’aucune note ne soit prise afin de faciliter l’étape de post production. Après trois semaines de travail, Cassavetes décide de repartir à zéro. En tout une trentaine d’heures seront filmées pendant plusieurs mois. Le montage prendra plus d’un an !

Le film est finalement prêt en 1958. Trois projections gratuites du film sont organisées, mais la salle n’accueille que 100 spectateurs par séance (au lieu des 600 qu’elle peut contenir). Pire, « Shadows » ne plaît pas à la très grande majorité de ceux qui l’ont vu. Le quasi seul admirateur du film est alors le critique d’avant garde Jonas Mekas.

L’année suivante, Cassavetes écrit un scénario avec Robert Alan Aurthur et plusieurs scènes sont ajoutées ou retournées. En tout, de la moitié aux deux tiers du film sont remplacés, et l’histoire se concentre à présent particulièrement sur le personnage de Lelia. Le thème du racisme (Lelia est rejetée par son amant quand il découvre en voyant ses frères qu’elle est afro américaine) est largement atténué. Les trois personnages principaux ont à présent une sorte de dénouement à leur quête. Enfin, la musique de Mingus est également moins présente, en partie remplacée par une nouvelle musique improvisée par Shafi Hadi sur les thèmes écrits par Mingus.

La réception de cette nouvelle version est bien meilleure, sauf notablement auprès de Jonas Mekas ! Le film a apparemment déconcerté le public américain à l’époque par sa représentation non conventionnelle des races. En effet, si Hugh est interprété par un acteur afro-américain, Ben est lui joué par un acteur avec très peu de sang noir (1/16e apparemment) et Lelia est d’origine… sicilienne.

A noter que perdue dans le métro new yorkais, la première version de 1958 n’a été retrouvée qu’en 2003 et montrée une seule fois à un festival, pour des problèmes de droit. Dommage car ce serait intéressant de comparer de visu les deux versions du film.

La version de 1959 reste en tout cas un bel exemple de cinéma guérilla bien avant l’heure, l’un des premiers films indépendants américains, qui annonce par sa liberté de ton et de style les nouvelles vagues qui sont sur le point d’éclore.

Blu-ray/DVD Orange Studio (2014). Version originale sous-titrée en Français.

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