Reconstituée en 1992, la version hispanique de Dracula marche dans le pas de la version de Tod Browning mais reste un film bien distinct à découvrir !

Drácula (1931)

Réalisé par George Melford

Ecrit par Baltasar Fernández Cué d’après le roman de Bram Stoker

Avec Carlos Villarías, Lupita Tovar, Pablo Álvarez Rubio, Eduardo Arozamena,…

Direction de la photographie : George Robinson / Direction artistique : Charles D. Hall / Montage : Arthur Tavares

Produit par Carl Laemmle Jr. pour Universal Pictures

Horreur

104mn

USA

La version de Dracula signée Tod Browning avec Bela Lugosi est un classique. Mais on connait peu la version espagnole tournée en même temps par Universal pour le marché hispanique. Un petit rappel quand même. Au début du parlant, quand les producteurs voulaient proposer un film sur un autre marché que celui de la langue d’origine, ils tournaient une autre version du film avec des acteurs parlant la langue souhaitée.

Alors que Tod Browning tournait la version anglaise dans la première partie de la journée, une équipe dirigée par George Melford prenait la suite dans les même décors avec son casting latin. Exit Lugosi dans la peau du comte Dracula, voici donc Carlos Villarías un espagnol originaire de Cordoue. Villarías, installé à Hollywood, s’était fait une spécialité de ces versions espagnoles. Comme la plupart des autres acteurs qu’on voit dans cette version alternative.

Bien que ne parlant pas espagnol, le New Yorkais George Melford, déjà un vieux briscard d’Hollywood à la production abondante à la période du muet (ce qui lui vaut d’être crédité de 231 films !), avait ainsi tourné plusieurs versions espagnoles de films hollywoodiens.

Se basant sur le même script et les mêmes décors, mais avec un budget et un temps imparti de tournage bien moindre, on pourrait penser qu’il s’agit en fait du même film à quelques détails prêts de celui de Tod Browning. Mais on aurait tord. Les films sont finalement assez différents.

Prenons par exemple le rôle central de Dacula. Carlos Villarías est très différent de Bela Lugosi. Moins statuesque et plus humain que Lugosi, parce que plus expressif… notamment via des détails mais qui ont leur importance : le Dracula de Villarías cligne des yeux alors que celui de Lugosi garde les yeux bien ouverts qui sont en outre appuyés par la lumière qui les éclaire directement pour renforcer la dureté du regard. Bien que les deux interprétations soient forcément un peu datées, celle de Villarías frôle parfois le comique involontaire.

Dans ce « Drácula », certaines scènes sont simplifiées (pas de tempête en pleine mer par exemple, la scène avec la vendeuse de fleurs supprimée). Par contre, le sentiment de malaise est plus vite introduit lors de l’arrivée de Renfield dans le château de Dracula on a droit à des effets propres au fantastiques absents de la version de Browning (comme la fumée qui sort du cercueil ou le fait que les portes qui s’ouvrent toute seules est davantage mise en évidence). Dans la version espagnole on voit un Renfield nettement plus effrayé par l’ambiance du château et le personnage du comte.

Globalement ce qui marque le plus, c’est que si le film est produit à Hollywood, le fait qu’il soit joué par des acteurs hispaniques et destiné au marché latino-américain, change complètement la donne. Tous les acteurs sont bien plus expressifs, moins dans la retenue (même pour un personnage comme Van Helsing). Egalement l’aspect « sexuel » est bien plus présent du côté hispanique. Dans la version espagnole ce sont trois jeunes femmes qui boivent le sang de Renfield alors que dans la version anglophone Dracula les éloigne pour faire de Renfield son repas du soir. Les marques des dents de vampire sont montrées (et pas dans la version de Browning) – même si dans les deux versions vous ne verrez pas de crocs. Dans l’une des dernières scènes, Mina (rebaptisée Eva) arbore un décolleté plongeant à des années lumières de la tenue chaste de Mina dans version anglophone.

« Drácula » est par ailleurs plus explicative quand la version de Browning fait des ellipses. On voit les barreaux tordus par Renfield (pour expliquer comment il s’échappe de sa cellule), il est clairement dit que Van Helsing et Harker se sont absentés pendant la dernière nuit pour enfoncer un pieu dans le coeur de Lucia (Lucy), on voit Dracula grimacer de peur alors que le jour approche, on voit plus clairement le pieu et Van Helsing se pencher pour tuer Dracula, on voit Van Helsing et Harker défoncer la porte du manoir pour accéder à la cave voutée (au lieu de la faire céder en se contenant de la pousser), ou encore dans la dernière scène Van Helsing explique pourquoi il reste dans le manoir (pour tenir la promesse faite à Renfield).

In fine, « Drácula » est il meilleur que « Dracula » ? Difficile de répondre. La version de Browning est visuellement plus riche grâce à une photographie plus travaillée, et Lugosi reste un meilleur Dracula que Villarías (plus inhumain). Mais la version de Melford tient tout à fait la route, est moins tenue par la censure et sa narration est plus claire. Bref, maintenant que la version complète du film est disponible (des parties manquantes ont été découvertes à Cuba) et le montage final présenté en 1992, il serait dommage de passer outre.

En France, la version espagnole est disponible en bonus sur le Blu-ray Universal du « Dracula » de Browning.